Culture

Comment analyser un film

Analyser cadre, montage, son, jeu, lumière et dramaturgie sans rester dans le ressenti : une méthode concrète d'analyse de film.

« J’ai adoré, c’était magnifique » n’est pas une analyse, c’est une réaction. Analyser un film, ce n’est pas trancher si on aime, c’est comprendre comment l’image produit un effet précis sur vous, comment un film fait sens, nous captive et nous émeut. Le travail commence quand vous arrêtez de juger et que vous regardez ce que le cinéaste a réellement fait : où il coupe, où il place sa caméra, ce qu’il refuse de vous montrer. Une bonne analyse se mène sur plusieurs axes, esthétique, technique, sociologique, historique, philosophique et sémiotique, et sa vraie fonction est de nourrir vos propres films.

Séparer impression et observation

Commencez par deux colonnes. À gauche, ce que vous ressentez : cette scène m’angoisse. À droite, ce que vous voyez objectivement : plans de plus en plus serrés, montage qui accélère, son ambiant qui disparaît. L’impression est le point de départ, l’observation est la preuve. Tant que vous restez à gauche, vous commentez vos émotions sans rien apprendre ; le passage à droite, vérifiable par n’importe qui, est ce qui distingue une analyse d’un avis de comptoir. Une impression sans preuve ne s’enseigne pas ; une observation, si.

Choisir une séquence

N’analysez jamais un film entier d’un bloc, vous noieriez tout dans le vague. Isolez une séquence de deux à quatre minutes, celle qui vous a le plus frappé, et fermez le reste : une ouverture, un point de bascule, un climax, assez court pour être revu dix fois, assez dense pour valoir le détour. C’est dans cette unité réduite que les choix de mise en scène deviennent lisibles. Sur deux heures, vous généralisez ; sur trois minutes revues à l’arrêt, vous voyez précisément comment chaque plan a été construit.

Observer les outils

Décomposez la séquence axe par axe, jamais tout en même temps. Sur le plan technique et esthétique, observez le cadre, les valeurs, les mouvements, le montage, la lumière, le son, le jeu. Sur le plan sémiotique, demandez-vous ce que chaque élément signifie. Sur les plans sociologique, historique et philosophique, replacez la scène dans son époque, sa société, ses idées. En isolant ainsi chaque dimension, vous repérez des choix qu’une vision globale masque : la coupe qui tombe pile sur un mot, le contre-jour qui efface un visage à l’instant exact où il ment.

Relier forme et sens

Un choix formel n’a d’intérêt que par l’effet qu’il produit. Pour chaque observation, posez la question : pourquoi ce choix, et qu’est-ce qu’il fait ? La caméra reste loin du personnage, elle vous tient à distance et vous empêche de vous identifier. Le plan dure une éternité sans coupe, il vous met mal à l’aise et vous fait sentir le temps réel. La forme n’est jamais décorative, elle dirige votre attention et votre émotion. Relier chaque procédé à son effet, c’est passer de « comment c’est fait » à « pourquoi c’est fait ainsi ».

Transformer l'analyse en création

Une analyse qui reste sur le papier est un exercice scolaire. Sa vraie fonction est de remplir votre boîte à outils. À chaque procédé compris, demandez-vous où vous pourriez le réutiliser : le contre-jour qui cache un visage menteur, le montage qui accélère pour faire monter la panique, le plan large qui isole un personnage sont des solutions transférables à vos propres scènes. Tenez la liste de ces gestes repérés et essayez-en un dès votre prochain tournage. On analyse les autres pour finir par filmer mieux soi-même.

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Elliot Huescar est réalisateur et fondateur de L’INDUSTRIE. Il a formé plusieurs milliers de cinéastes à l’écriture, la réalisation, la production, l’image, le son, la postproduction et la distribution.