Coulisses
Roma : reconstruire un souvenir pour permettre de nouveaux regards
Eugenio Caballero décrit un décor issu de conversations, mais conçu pour donner à la caméra de véritables possibilités de mouvement.
Le souvenir ne fournit pas un plan de tournage
Un lieu remémoré se compose parfois d’une texture très précise et de distances incertaines. Pour Roma, Eugenio Caballero devait transformer les souvenirs d’Alfonso Cuarón en espaces habitables par une équipe et des interprètes. La fidélité sensible ne pouvait pas se limiter à placer quelques objets d’époque dans une maison disponible.
Le décor devait permettre des actions : entrer, nettoyer, servir, regarder depuis une pièce voisine. Ces trajets donnent une forme aux différences de place dans le foyer. Une reconstruction réussie ne conserve donc pas uniquement ce que quelqu’un se rappelle avoir vu ; elle organise aussi ce que la caméra pourra faire comprendre des relations.
Commencer par des conversations
Dans son entretien avec Awards Daily, Caballero explique que le travail a commencé par des échanges avec Cuarón. Les souvenirs des deux hommes pouvaient se répondre, notamment à propos des carreaux de sol. Il raconte avoir trouvé une personne capable de les refabriquer selon un procédé ancien. La précision matérielle vient ici d’une recherche concrète, pas d’une simple évocation nostalgique.
La conversation n’est pourtant pas une source infaillible sur chaque détail historique. Elle donne une direction sensible qu’il faut traduire et compléter. Le décorateur ne devient pas le greffier d’une mémoire parfaite ; il construit un ensemble cohérent à partir de traces, de besoins de mise en scène et de décisions partagées.
Une maison peut changer pour rester la même à l’image
Caballero décrit des cloisons mobiles et une petite pièce que l’équipe pouvait déplacer pour dégager la place nécessaire à la caméra. La maison vue à l’écran possède une continuité ; la maison de travail peut, elle, se transformer entre les prises. Cette distinction est l’une des idées les plus utiles du décor de cinéma.
Un mur absent pendant une prise ne rend pas le lieu moins précis pour le spectateur. Il peut au contraire permettre un axe qui rende mieux perceptible sa profondeur ou le passage d’une personne. L’unité est une construction de regards compatibles, pas nécessairement l’enregistrement d’une architecture matériellement immuable.
Cette souplesse a des conséquences collectives. Un déplacement doit être pensé avec la lumière, les raccords et les circulations de l’équipe. Faire disparaître une cloison n’est pas une permission de tout changer au dernier instant. Il faut préserver les repères qui rendent les prises assemblables, tout en ouvrant l’espace nécessaire au plan.
Le noir et blanc demande des choix de couleur
Lors de sa masterclass à Qumra, Caballero raconte les essais réalisés pour obtenir certaines valeurs de gris. Il cite notamment un canapé rose dont la couleur réelle permettait d’atteindre le résultat voulu dans l’image monochrome. Ce détail montre pourquoi un décor destiné au noir et blanc ne se choisit pas seulement à partir de photographies en noir et blanc.
La couleur de l’objet et sa traduction à l’écran sont deux données différentes. Les matériaux doivent être vus avec les outils et la lumière du film. Une différence très visible à l’œil peut s’atténuer, tandis qu’un contraste inattendu peut apparaître. Le décor devient ainsi un partenaire de la photographie jusque dans des détails que le public ne verra jamais sous leur couleur réelle.
Le sol lui-même participe à cette mémoire. Une surface répétée au fil des trajets peut devenir un repère plus durable qu’un objet remarquable montré une seule fois. L’usage donne au détail sa place dans le film.
Retrouver une mémoire sans immobiliser un lieu
La reconstruction de rues évoquée par Caballero répond également à la transformation de Mexico. Il ne suffisait pas de retourner à l’adresse du souvenir pour retrouver son état. La ville actuelle est une autre réalité ; le cinéma doit parfois fabriquer les conditions d’une rencontre avec un passé disparu.
Pour éprouver cette question à petite échelle, décrivez une pièce de mémoire avant d’en revoir des images. Séparez ce dont vous êtes certain, ce qui relève d’une sensation et ce qui reste inconnu. Puis dessinez un axe caméra capable de montrer une relation importante dans cette pièce.
Le résultat ne sera pas un relevé historique, mais un dossier de décisions honnête. Le cas Roma rappelle que reconstituer ne signifie pas seulement retrouver des formes. Il faut rendre à ces formes une capacité d’accueillir des gestes et des regards, tout en conservant la différence entre document, souvenir et invention de mise en scène.
Repères et sources
Les références documentent les faits et les contextes. Les lectures proposées dans cet article relèvent de l’analyse éditoriale.
- Awards Daily, entretien avec Eugenio Caballero sur Roma — Conversations initiales, carreaux refabriqués et éléments de décor mobiles.
- Screen, masterclass Qumra avec Eugenio Caballero — Témoignage public du décorateur : essais de couleurs pour le noir et blanc et rue construite.



