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Histoire

Le Third Cinema : un film peut aussi devenir un acte collectif

Solanas et Getino déplacent la question de l’œuvre vers sa production, sa circulation et la place du public.

Un écran éclaire trois groupes; des traits rouges circulent entre eux et reviennent vers la projection.
Dispositif conceptuel d’une séance avec discussion. Il distingue projection, échanges et possibilité de désaccord, sans reconstituer une réunion clandestine historique. Agrandir le schéma ↗

Le public ne reçoit pas seulement un objet

Une projection peut s’achever lorsque la lumière se rallume. Elle peut aussi se prolonger en débat, décision ou organisation collective. Le Third Cinema prend cette possibilité au sérieux. Il ne demande pas seulement ce qu’un film montre, mais ce que sa fabrication et sa présentation peuvent faire dans une situation politique. La séance devient une partie du dispositif.

Le terme est associé à Fernando Solanas et Octavio Getino, auteurs du manifeste Vers un troisième cinéma en 1969. La Hora de los hornos, réalisé en 1968, constitue un repère de cette recherche. Le vocabulaire doit toutefois rester situé : le troisième cinéma n’est ni le cinéma classé troisième en qualité ni l’ensemble indistinct des films produits hors d’Europe et des États-Unis.

Une opposition qui concerne les conditions

La distinction proposée oppose des modèles de cinéma et leurs rapports au système dominant. Le désaccord ne porte donc pas seulement sur les sujets. Une œuvre peut dénoncer une injustice tout en conservant une relation de consommation habituelle avec le public. À l’inverse, un dispositif peut chercher à modifier les conditions de parole, de circulation et d’action autour des images.

Cette ambition invite à regarder plusieurs étapes ensemble. Qui finance? Qui participe au tournage? Où la copie circule-t-elle? Dans quelles conditions les personnes discutent-elles de ce qui est montré? Une même image ne possède pas nécessairement la même fonction dans une séance militante et dans un programme patrimonial. Le contexte de présentation change les usages possibles sans annuler la forme de l’œuvre.

Le Museo Reina Sofía décrit les groupes chargés de diffuser clandestinement La Hora de los hornos pour contourner la répression de la dictature d’Onganía. Le circuit n’est donc pas un simple accompagnement promotionnel. Il participe aux conditions dans lesquelles le film peut être vu et discuté. Cette organisation située ne doit pas devenir une recette applicable à toutes les projections militantes.

La séance devient une organisation du temps

Un film qui souhaite provoquer une discussion doit penser le moment où celle-ci peut exister. Une interruption, une question ou une présentation peut ménager une place au public. Mais aucun geste formel ne garantit que chacun pourra parler. La taille du groupe, les habitudes et les rapports d’autorité influencent l’échange. L’acte collectif demande une organisation concrète.

Cette dimension demeure particulièrement utile à analyser aujourd’hui. On peut afficher une intention participative et produire en réalité un discours fermé. Le spectateur est-il invité à confirmer une réponse déjà donnée, ou peut-il déplacer la question? Existe-t-il des désaccords possibles? Le film transforme-t-il les personnes en destinataires d’une leçon ou leur reconnaît-il une capacité d’interprétation?

Des histoires différentes sous une même bannière

Les recherches associées au Third Cinema dépassent l’Argentine et ont été mises en relation avec d’autres cinémas de décolonisation. Mais leurs économies et leurs positions institutionnelles diffèrent. Le degré de clandestinité, le soutien public, les circuits commerciaux et les formes de militantisme ne peuvent être supposés identiques. La catégorie doit permettre des comparaisons, pas effacer les situations.

Il faut également conserver le caractère évolutif des idées. Un manifeste répond à un moment, à des adversaires et à une pratique. Il ne constitue pas une définition éternelle qui jugerait tous les films futurs. Le lire historiquement permet d’en reconnaître la force et les limites, notamment lorsque l’on s’interroge sur la pluralité des publics ou sur la place de l’artiste dans une action collective.

Un film politique doit encore être regardé

L’intention politique n’exonère jamais de l’analyse formelle. Le montage peut rendre une relation visible, mais aussi rapprocher abusivement des éléments. Un témoignage peut être éclairant ou privé du contexte qui lui permet d’être compris. La force d’une proposition exige de distinguer observation, interprétation et preuve. Un dispositif militant ne gagne rien à confondre ces trois plans.

Cette rigueur protège aussi le public. Une œuvre peut soutenir une position claire tout en laissant percevoir ses opérations. L’engagement ne réclame pas nécessairement l’illusion d’une évidence sans construction. Montrer comment une question se forme peut donner au spectateur davantage de prises pour discuter, prolonger ou contester le raisonnement.

Préparer une projection qui laisse une place réelle

Pour un documentaire destiné à une discussion, rédigez deux fiches : l’une sur la forme du film, l’autre sur l’organisation de la séance. Dans la seconde, précisez qui présente, quelles informations sont nécessaires et comment les participants pourront intervenir. Évitez de prétendre qu’un débat se produit spontanément dès qu’un sujet est important.

Après la projection, observez ce qui a effectivement circulé : questions, expériences, désaccords ou demandes de précision. Ce retour peut révéler des lacunes du film autant que des possibilités nouvelles. Le Third Cinema conserve ainsi une question puissante : comment une œuvre peut-elle rencontrer des personnes capables d’en faire quelque chose ensemble, sans confondre participation et adhésion obligatoire?

Repères et sources

Les références documentent les faits et les contextes. Les lectures proposées dans cet article relèvent de l’analyse éditoriale.

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