Cinéastes
Asghar Farhadi : un dilemme se construit dans ce que chacun sait
Une omission, une porte, un témoignage : Farhadi règle les informations pour que chaque décision rencontre une autre version du monde. Le suspense devient une expérience de jugement.
Cet article évoque des éléments du récit des œuvres citées.
L’incertitude commence dans une action claire
Une Séparation n’a pas besoin de rendre toutes ses situations obscures. Les personnages accomplissent des tâches et défendent des besoins très concrets. Le trouble vient de la différence entre les informations qu’ils possèdent, ce qu’ils disent et ce que les autres peuvent en conclure. Une même action se trouve engagée dans plusieurs récits.
Asghar Farhadi travaille ainsi une dramaturgie de la conséquence. Une décision compréhensible à l’échelle d’une personne peut produire un dommage qu’elle n’avait pas voulu ou qu’elle refuse ensuite de reconnaître. Le film ne se contente pas de distribuer des coupables et des innocents. Il donne une forme à la difficulté de juger à partir d’un accès incomplet aux faits.
Une Séparation : les raisons ne s’annulent pas
Les obligations familiales, le travail et les besoins matériels ne sont pas des circonstances placées derrière le conflit. Ils lui donnent sa force. Un personnage ne peut pas décider comme s’il disposait de toutes les solutions. Il doit agir dans une situation où chaque issue affecte quelqu’un d’autre.
Le cadre rend souvent visibles ces rapports par des séparations proches : portes, pièces voisines, espaces de discussion où l’on s’entend imparfaitement. Une personne est présente sans avoir accès à toute la scène. Le spectateur doit lui aussi décider à partir d’éléments dont le statut évolue. La tension ne dépend pas uniquement d’une révélation finale ; elle se renouvelle à chaque tentative de clarifier ce qui s’est passé.
À propos d’Elly : un récit collectif cherche à tenir
À propos d’Elly observe un groupe dont les paroles et les omissions finissent par engager chacun. Une version des événements peut sembler utile pour protéger quelqu’un ou éviter une gêne, puis devenir difficile à maintenir. Le mensonge ne se présente pas toujours comme une intention malveillante entièrement préparée. Il peut naître d’un arrangement local.
Ce qui importe ensuite est sa circulation. Qui connaît la première version ? Qui doit la répéter ? Qui risque d’être exposé si elle change ? Le récit fait apparaître une responsabilité distribuée. Le groupe ne peut plus être regardé comme une simple addition de caractères, car ses actions produisent une histoire commune qui contraint les personnes.
Le Client : le désir de savoir peut devenir une emprise
Dans Le Client, la recherche d’une réponse n’est pas séparée des relations affectives qu’elle transforme. Le désir de comprendre peut devenir une manière de décider à la place de quelqu’un d’autre. Une action présentée comme protection ou réparation engage alors un rapport de pouvoir.
La mise en scène permet de conserver plusieurs échelles de jugement. Le spectateur peut comprendre une colère sans approuver les moyens qu’elle emploie. Il peut attendre une confrontation puis éprouver un malaise devant ce qu’elle produit. Farhadi tire sa force de ces déplacements : le film fait travailler notre attente au lieu de simplement la satisfaire.
L’information n’est pas un tour de passe-passe
Une révélation devient pauvre si elle se contente de prouver que le scénariste nous a caché un fait impossible à deviner. Chez Farhadi, l’intérêt vient souvent de la manière dont une nouvelle donnée requalifie des raisons et des comportements déjà observés. Elle ne doit pas annuler tout ce qui précédait ; elle nous oblige à le regarder autrement.
Pour analyser une scène, écrivez trois colonnes : ce que chaque personnage sait, ce qu’il affirme et ce qu’il veut obtenir. Ajoutez ensuite ce que le spectateur peut effectivement vérifier. Les écarts entre ces colonnes constituent une matière dramatique. Le dilemme apparaît quand les raisons restent compréhensibles alors que les décisions deviennent incompatibles.
Une porte et un spectacle
Dans Une Séparation, la confrontation autour de Razieh et de la sortie de l’appartement engage des gestes dont les conséquences deviennent disputées. Qui a vu quoi, depuis quel endroit, à quel moment ? La porte est une limite d’action et de connaissance. Elle permet de construire le conflit autrement que par deux récits entièrement abstraits.
Dans Le Client, le travail théâtral autour de Mort d’un commis voyageur se poursuit tandis que les relations privées se transforment. Une personne peut encore tenir son rôle devant un public sans retrouver une sécurité dans sa vie. Ce voisinage donne à l’enquête et au désir de réparation une autre profondeur : les personnages doivent continuer d’agir dans plusieurs cadres dont les exigences ne coïncident plus.
Écrire la conséquence avant la révélation
Pour votre scénario, choisissez une petite omission dont les conséquences peuvent grandir. Faites-la circuler entre trois personnes avec des besoins différents. Ne commencez pas par inventer une énorme surprise : observez d’abord ce que chacun risque de perdre s’il corrige l’histoire.
Tournez une confrontation en gardant un élément décisif hors de la connaissance d’un personnage. Puis modifiez le moment où il l’apprend. Le jugement du spectateur change-t-il ? L’exercice permet de comprendre que le suspense moral ne dépend pas uniquement des faits. Il naît aussi de leur distribution dans le temps et de ce que cette distribution nous conduit à vouloir pour les autres.
Repères et sources
Les références documentent les faits et les contextes. Les lectures proposées dans cet article relèvent de l’analyse éditoriale.
- Sony Pictures Classics — A Separation, synopsis — Simin, Nader, Termeh, père malade et aide embauchée ; obligations familiales qui produisent le conflit.
- Trigon-film — A Separation — Razieh, soin du père, dispute à son retour et conséquences contestées ; film de Farhadi de 2011.
- The Cinema Guild — About Elly — Groupe d’amis, présentation d’Elly à Ahmad, disparition et accumulation des mensonges ; fiche du distributeur, 2009.
- Festival de Cannes — Forushande — Film Le Client de Farhadi, 2016 ; couple Emad/Rana et incident dans le nouvel appartement.
- Memento Films — The Salesman, dossier de presse — Entretien primaire Farhadi : choix de la troupe et de Miller, rapprochement avec la vie privée du couple ; pas d’affirmation de causalité médicale ou de verdict ajouté.



