Cinéastes
Luis Buñuel : le rituel promet une satisfaction qui n’arrive pas
Dîner, sortir d’une pièce, rejoindre une personne : Buñuel transforme des actions évidentes en impossibilités insistantes. Le désir révèle alors les règles sociales qui prétendaient le contenir.
Cet article évoque des éléments du récit des œuvres citées.
Un dîner peut devenir une machine à recommencer
Le Charme discret de la bourgeoisie fait revenir le projet apparemment simple de partager un repas. Des circonstances l’interrompent, le déplacent ou le rendent impossible. Le spectateur reconnaît une attente avant de savoir quelle forme prendra sa nouvelle déception. Le rituel devient le moteur d’une variation.
Luis Buñuel ne se contente pas de traiter ses personnages comme des gens incapables d’obtenir leur dîner. Le film met à l’épreuve ce que ce repas représente : un ordre, une sociabilité, la possibilité de tenir son rôle devant les autres. L’empêchement rend visibles les règles qu’un événement parfaitement accompli aurait laissées discrètes. Le désir insiste parce que la forme sociale insiste aussi.
L’Ange exterminateur : personne ne peut simplement partir
Dans L’Ange exterminateur, des invités restent dans un salon alors qu’aucun obstacle matériel évident ne suffit à expliquer leur incapacité à en sortir. Le seuil devient une limite que les corps ne franchissent plus. L’étrangeté apparaît au sein d’un espace très reconnaissable, avec des objets, des habitudes et des positions sociales.
Cette précision du lieu est essentielle. Le film ne remplace pas le monde par une abstraction sans règles. Il conserve les besoins : manger, boire, dormir, garder une dignité. À mesure que l’attente dure, le rituel mondain rencontre la matière des corps. Le groupe révèle ses hiérarchies et ses peurs dans la manière dont il tente de maintenir une apparence.
Le spectateur peut chercher une cause unique, mais le film tire sa force du travail de cette impossibilité sur les relations. Ce qui importe n’est pas seulement pourquoi la porte n’est pas franchie. C’est ce que les personnes deviennent lorsqu’elles ne peuvent plus s’appuyer sur la sortie qu’elles considéraient comme acquise.
Cet obscur objet du désir : la continuité devient instable
Dans Cet obscur objet du désir, deux interprètes incarnent Conchita. Le film ne fait pas de ce changement une énigme que le personnage masculin devrait lui-même résoudre. Il déplace directement notre relation à la figure désirée. La personne ne coïncide plus avec l’unité rassurante que le regard voudrait lui assigner.
Le désir apparaît ainsi comme une activité de projection et de contrôle. L’homme raconte, interprète et cherche à obtenir. Mais le récit conserve des résistances qui rendent son assurance suspecte. Le spectateur ne doit pas confondre le récit qu’il produit avec une description objective de celle qu’il désire. Le dispositif nous fait éprouver ce décalage au niveau même du corps à l’image.
Belle de jour : une frontière sans panneau explicatif
Belle de jour travaille des passages entre des expériences dont le statut ne se laisse pas toujours stabiliser immédiatement. Le film peut changer de registre sans exiger un effet visuel qui annoncerait la bonne catégorie. La continuité du style permet au trouble de demeurer dans notre lecture.
Cette organisation ne signifie pas que tout serait interchangeable ou sans conséquence. Les situations engagent des désirs et des contraintes sociales précises. L’incertitude porte sur la manière dont nous les recevons et dont le personnage les traverse. Buñuel utilise une apparente simplicité de présentation pour rendre la frontière plus difficile à posséder.
L’inversion peut préserver une parfaite politesse
Le Fantôme de la liberté inverse notamment les places socialement attribuées à des fonctions du corps et au repas. Le dispositif ne demande pas aux interprètes d’annoncer constamment l’absurdité. Leur conduite peut conserver une civilité impeccable, ce qui rend la règle déplacée plus lisible. Le spectateur reconnaît des gestes de convenance tout en devant reclasser ce qu’ils entourent. Ce n’est donc pas la seule étrangeté d’un objet qui produit l’effet. C’est la cohérence avec laquelle le groupe continue d’habiter une convention dont la mise en scène vient de déplacer le fondement.
Empêcher un geste avec constance
Pour un exercice, choisissez une action rituelle très simple : porter un toast, servir le café, dire au revoir. Inventez trois empêchements dont chacun révèle une autre règle du groupe. Ne cherchez pas seulement une escalade absurde. Demandez-vous ce que les personnes veulent préserver quand l’action cesse de fonctionner.
Tournez les trois versions avec une sobriété comparable. L’étrangeté gagnera en force si la mise en scène ne commente pas chaque rupture comme une plaisanterie. Buñuel montre que le désir et les normes deviennent visibles lorsqu’une petite action cesse d’aller de soi. Le monde continue de se présenter comme raisonnable, tandis que ses rituels dévoilent ce qui les gouverne.
Repères et sources
Les références documentent les faits et les contextes. Les lectures proposées dans cet article relèvent de l’analyse éditoriale.
- Criterion — The Discreet Charm of the Bourgeoisie — Film 1972, repas continuellement empêchés et coécriture avec Carrière.
- Criterion — The Exterminating Angel — Film 1962 et impossibilité de quitter le salon.
- Criterion — That Obscure Object of Desire — Film 1977, Carole Bouquet et Ángela Molina dans le rôle de Conchita ; récit de Mathieu.
- Criterion — Belle de jour — Film 1967, fantasmes et réalité dans le parcours de Séverine.
- Museum of the Moving Image — The Phantom of Liberty — Film 1974 et scène de réception sur des toilettes ; la critique citée par le musée n’est pas reprise.



