Cinéastes
Souleymane Cissé : le pouvoir circule entre le visible et l’invisible
Dans Baara, Finyè et Yeelen, des rapports de pouvoir traversent les corps et les milieux. Le conflit peut être social, générationnel ou initiatique sans que la mise en scène cesse de lui donner une forme concrète.
Cet article évoque des éléments du récit des œuvres citées.
Le visible n’est pas tout ce qui agit
Dans Yeelen, le parcours du jeune Nianankoro met en jeu un savoir dont l’acquisition modifie les rapports entre les personnes. Ce savoir ne se présente pas comme une simple somme d’informations que le film devrait expliquer au spectateur. Il possède des gestes, des objets, des rites et des conséquences. La mise en scène lui donne une présence.
Souleymane Cissé nous invite ainsi à ne pas confondre l’invisible avec l’absence d’action. Une puissance peut être reconnue avant d’être montrée directement. L’attente, la parole et l’organisation des corps nous font comprendre qu’une relation est déjà engagée. Le film peut construire cette certitude sensible sans fournir un commentaire extérieur qui traduirait chaque signe.
Yeelen : l’initiation est aussi un conflit de transmission
Le rapport entre le père et le fils ne constitue pas seulement un affrontement de forces. Il engage la possibilité de transmettre et la peur de voir l’autre accéder au savoir. Le déplacement du jeune homme devient une transformation de place. Apprendre ne signifie pas simplement devenir plus habile ; cela modifie ce que l’autorité peut encore exiger de lui.
Les objets et les gestes prennent leur valeur dans cette relation. Ils ne sont pas des accessoires exotiques destinés à rendre le monde plus mystérieux pour un public extérieur. Ils appartiennent à une organisation de connaissances et d’actions que le film nous apprend progressivement à recevoir. La précision de la scène compte davantage qu’une lecture qui voudrait faire de chaque élément un symbole universel.
L’espace permet aux forces de se mesurer
Dans Yeelen, les corps sont mis en relation avec des étendues et des présences matérielles qui dépassent leur action immédiate. Le paysage n’annule pas le conflit ; il lui donne une échelle. Une rencontre ou une attente peut changer de poids selon la distance, la lumière et la place laissée autour des personnes.
Le titre français, La Lumière, ouvre une direction de lecture sans enfermer le film dans une équation. La lumière rend visible, mais elle peut aussi éblouir et déborder celui qui croit la maîtriser. Le cadre peut donc faire sentir les limites du pouvoir au moment même où il en montre la manifestation. Cette ambivalence empêche l’initiation de devenir un simple récit de progrès assuré.
Baara et Finyè : changer de registre sans quitter les rapports sociaux
Baara situe la violence du pouvoir dans le travail urbain ; Finyè la déplace vers les étudiants et une confrontation née de résultats d’examens falsifiés. Bah et Batrou n’occupent pas la même position familiale face aux autorités. Ces situations permettent de ne pas réduire Cissé au seul cinéma initiatique. Travail, autorité et conflit générationnel prennent d’autres formes : les institutions déterminent qui peut décider et contester.
La comparaison avec Yeelen devient féconde si l’on conserve les différences. Un savoir rituel, une autorité politique et une hiérarchie de travail ne sont pas interchangeables. Ce qui les relie dans notre lecture, c’est l’attention à la circulation du pouvoir : ce qu’il autorise, ce qu’il retient et ce qui arrive lorsqu’une personne refuse la place qu’on lui assigne.
La poursuite et l’affrontement
Dans Yeelen, les déplacements du père et ceux du fils ne possèdent pas la même valeur. L’un poursuit pour conserver un pouvoir, l’autre cherche les moyens d’y faire face. Le montage donne à la transmission interrompue une forme de trajet. Le savoir n’est pas un contenu abstrait : il détermine où l’on doit aller et ce que l’on risque d’y rencontrer.
L’affrontement final mobilise des objets, des gestes et une lumière qui débordent une simple mesure de force physique. Le film avait préparé la valeur de ces éléments dans un parcours. La scène peut donc faire agir ce que le spectateur a appris à reconnaître sans devoir en proposer une traduction extérieure à chaque étape. L’intensité vient aussi de cette mémoire de formes.
Regarder sans tout ramener à ce que l’on connaît
Face à un film dont certains codes nous sont peu familiers, deux raccourcis menacent : déclarer tout incompréhensible ou traduire immédiatement chaque élément dans nos catégories habituelles. Une lecture plus utile commence par les actions. Qui cherche qui ? Qui détient un savoir ? Quels gestes modifient réellement la situation ?
Pour un exercice, filmez une transmission sans explication générale. Une personne apprend à l’autre un geste, puis hésite à lui en montrer la suite. Le cadre et le temps doivent faire apparaître ce qui se joue dans cette rétention. Vous aborderez ainsi une question forte du cinéma de Cissé : un savoir devient dramatique lorsqu’il transforme les relations entre ceux qui le possèdent, le désirent et le redoutent.
Repères et sources
Les références documentent les faits et les contextes. Les lectures proposées dans cet article relèvent de l’analyse éditoriale.
- CNC — Yeelen, dossier pédagogique — Synopsis détaillé 1987 : Nianankoro, Soma, Djigui, objets et duel final dans la lumière.
- Festival des 3 Continents — Yeelen — Conflit de transmission et parcours initiatique ; aucune fiche technique erronée recopiée.
- trigon-film — Baara — Film 1978 et tensions du travail urbain ; la mention de primauté de long métrage de cette notice n’est pas reprise.
- trigon-film — Finyè — Film 1982 : Bah/Batrou, résultats d’examens falsifiés, confrontation au pouvoir.



